EDITO

Mis-shapes, mistakes, misfits,
We’d like to go to town but we can’t risk it,
oh ’cause they just want to keep us out.
 You could end up with a smash in the mouth
just for standing out.
 Oh really.
(Pulp, « Mis-shapes »)

A l’origine, « mis-shapes » désigne dans les usines de chocolats ceux qui n’ont pas la bonne dimension ou la forme correcte pour rentrer dans les logements des boîtes – et sont aussitôt jetés. Dans cette chanson signée Jarvis Cocker, le terme est étendu à toutes les personnes qui n’ont pas exactement le bon profil pour s’insérer dans la société, qui, justement, ne rentrent pas dans les cases.

Ce mot pourrait être aussi élargi à la culture et à ceux qui la font, en particulier les intermittents du spectacle. La culture étant autre chose qu’un bien marchand, les intermittents n’étant pas de simples employés dont on peut régler le rythme de vie façon métro – boulot extensible – dodo, la société ultralibérale, par ceux qui soutiennent sa marche, cherche à étouffer ce monde qui est extérieur à sa logique. Témoin les réformes de l’assurance-chômage et en particulier la dernière, contre laquelle les intermittents sont en lutte (*).

Mais si la culture constitue une marge dans un monde de profit, on pourrait reprendre la phrase de Godard : « la marge, c’est ce qui permet aux pages de tenir ensemble » – les pages étant ici nous-mêmes, la culture nous permettant de vivre ensemble en nous exposant d’autres horizons, d’autres regards, qui nous émeuvent, nous interrogent, nous émerveillent, nous enrichissent. « Pas de culture sans droits sociaux » proclament avec raison les intermittents, mais on pourrait rajouter : sans culture, pas de vie.

Autre extension possible, à l’univers du cinéma documentaire, qui le plus souvent ne rentre pas dans les cases de la diffusion télévisuelle et cinématographique. Et qui ne rechigne pas, comme vous vous en rendrez compte dans cette programmation, à explorer les marges de notre monde, à montrer ceux qui ne rentrent pas dans les cases. Ou plutôt, en quittant le point de vue dominant, à montrer la vie dans sa diversité, du Japon au Sénégal en passant par St-Petersbourg, la révolution roumaine, l’après mai-68 ou une guérite de passage à niveau dans notre région. Avec des regards tous différents, singuliers, parfois étonnants, toujours exigeants, d’auteurs qui nous font partager des histoires, des rencontres, des moments de vie.

Bienvenue dans cette nouvelle programmation de Cent Soleils. Bienvenue dans l’univers riche et  merveilleux du cinéma documentaire. Bienvenue dans la vie.

Gilles Ferté

juillet 2014

(*) réforme qui ne touche pas que les intermittents mais aussi tous les précaires : explications sur www.cip-idf.org